TABASKI: Une fête célébrée socialement que religieusement au Sénégal

L’Aid’El Kabîr, fête du sacrifice communément appelée Tabaski a une grande ampleur dans l’agenda des fêtes musulmanes au Sénégal. La tabaski préoccupe à plus d’un titre toutes les personnes et particulièrement les chefs de famille. Cependant, la hantise des charges parfois superflues et facultatives qui obsèdent et angoissent pas mal de chefs de famille montre à suffisance qu’on célèbre la fête, non pas par soumission à une recommandation divine mais parce qu’il y a le regard social.

Allah n’a-t-Il pas dit dans le Saint Coran qu’Il oblige une personne que selon sa capacité ?

Pourquoi cherche t- on donc à outrepasser nos capacités en engageant inutilement des dépenses évitables et non exigées par Allah?

Ces interrogations fort intéressantes laissent à croire qu’il y a implicitement des interférences socioculturelles qui déteignent sur l’accomplissement de l’acte cultuel.

En d’autres termes, il y a une invasion de nos pratiques culturelles dans la célébration de la fête de tabaski.

I/ La Tabaski : Une fête empreinte exagérément de contraintes socioculturelles au Sénégal :

Il est évident que la coutume et la religion entretiennent des relations très étroites. Mais la religion est différente de la coutume. Il y a lieu donc de délier ou de démêler deux choses tout à fait différentes. La religion relève de l’ordre de la croyance et la soumission aux recommandations divines conformément aux règles et principes établis. Or les coutumes sont les convenances socialement admises et dont leurs applications répétitives dans le temps finissent par leur conférer une force obligatoire.

La tabaski à force d’être célébrée dans le temps, a vu progressivement l’immixtion de certaines pratiques sociales et coutumières qui biaisent radicalement sa dimension religieuse.

Aujourd’hui on ne peut quasiment pas échapper au diktat des pressions socioculturelles dans la célébration de la tabaski. Par conséquent, certains musulmans par peur du regard social s’imposent le fardeau d’acheter, à leurs corps défendant, des béliers qui sont au-delà de leurs bourses.

Or, Dieu n’impose aucune personne au-delà de ses moyens. Mais, le souci d’incarner ce que certains musulmans considèrent comme « une respectabilité sociale » les dicte à franchir le seuil de leurs possibilités financières.
Un bélier embonpoint est socialement une obligation pour tout père de famille quelles que soient ses capacités financières.

Et pourtant Allah nous rappelle à la Sourate(22) Al Hadji Verset 37 que : « ni leurs chairs ni leurs sangs ne touche Allah, mais votre piété le touchera. Il vous les (bestiaux) a soumis pour que vous proclamiez la grandeur d’Allah qui vous a guidés. »

De ce fait, les surenchères ostentatoires de béliers vendus à coût de millions qui défraient la chronique sont révélatrices de l’invasion des logiques socioculturelle dans la célébration de cette fête religieuse.

Mieux, il n’est pas obligatoire même de sacrifier un bélier. En effet, au regard de la loi islamique ceux qui n’ont pas les moyens d’acquérir un bélier, peuvent recourir à une brebis, un bouc ou une chèvre.

Mais ce que l’on constate c’est que la société, de gré ou de force, nous impose le bélier et pas n’importe lequel. Du coup, elle nous interdit, de fait, les autres alternatives prévues par la Charia.

Toujours, d’après nos coutumes c’est seulement le père de famille qui a la charge de s’acquitter de cette obligation sacrificielle. Mais religieusement cette croyance est infondée car toute personne musulmane majeure ayant les moyens doit sacrifier un bélier, fut-elle un célibataire.

Aujourd’hui pas mal de musulman(e)s disposant les moyens et qui sont en dehors des liens du mariage croient en être dispensés de cette tradition prophétique réitérée.

C’est parce que le fait serait étrange et bizarre socialement c’est pourquoi d’ailleurs les célibataires étant inaccoutumés de cette tradition prophétique s’en soustraient.

En outre, évoluant dans des sociétés foncièrement coutumières et traditionnalistes, les pesanteurs sociales déteignent sur les modalités d’accomplissement de l’acte cultuel. On a coutume de voir tout une kyrielle de rituels sociaux au moment de procéder au sacrifice du bélier.

Certains font des ablutions au bélier et d’autres déploient toute la famille pour poser leurs mains sur le dos de l’égorgeur. Pis encore, on estampe de plein front ce sang du bélier considéré en Islam comme une souillure.

Une fois terminée, cette offrande est mise en autant de parts qu’on distribue aux différents membres de la famille collatérale et aux voisins. Loin de s’opposer à cet élan de solidarité entre musulmans, mais le hic en est qu’on s’adonne à ces usages non pas pour la face exclusive de Dieu mais c’est par peur d’enfreindre des pratiques socialement établies. Et dans ce dispatching de l’oblation, naturellement la sœur du mari qu’on appelle « la première Ndjeukké» se taille la part du lion avec une jambe en main qui lui revient de droit.
Ces coutumes n’ont aucune base religieuse mais pourtant les populations s’entêtent et restent prisonnières de ces usages culturels.

De quoi a-t-on peur pour s’affranchir définitivement de ces lourdeurs sociales ? Certainement les sociologues ne manqueront pas de répondre à cette interpellation. Mais en ma qualité de juriste, je dirais que l’homme du fait de son instinct grégaire a peur de l’isolement ou de la stigmatisation qui sont des formes de sanctions sociales. C’est pourquoi l’individu pour assurer son intégration sociale doit respecter les règles qui gouvernent cette société. Mais malheureusement cette force obligatoire des règles sociales semble supplanter dangereusement les normes religieuses dans la célébration des fêtes au Sénégal.

Un autre élément non négligeable est « le paraître », autrement dit l’accoutrement et la parure le jour de la tabaski. La religion, bien entendu, recommande de porter de beaux et neufs habits pour célébrer la fête.

Cependant, il convient de souligner qu’elle n’exige à aucun fidèle d’outrepasser la limite de ses possibilités. Mais la concurrence et les stratégies de distinction sociale font que les musulmanes d’une manière sous-jacente se rivalisent d’accoutrements et de parures. Chacun croit qu’il doit avoir un habillement de luxe même si les moyens ne suivent pas, car la possession est gage d’estime et de considération sociale.

Mais ce qui est encore plus regrettable, est la folie des grandeurs et les excès que l’on constate de plus en plus dans les fêtes religieuses au Sénégal. Or l’Islam interdit formellement les excès et le Coran dit à ce sens à la Sourate 7 verset 31 : « Enfants d’Adam revêtez votre parure en tout lieu et temps de prière. Mangez et buvez, ne commettez pas d’excès car Allah n’aime pas ceux qui commettent des excès. » .

Toutefois cette interdiction divine de l’excès semble être ignorée au regard des abus et des gabegies notés pendant la célébration de la Tabaski.
Les femmes tenaillées par les pressions concurrentielles et des attitudes mégalomaniaques, remuent ciel et terre pour avoir en main deux voire trois accoutrements le même jour de la tabaski, des cheveux naturels et des chaussures de haute gamme etc.…

Certaines femmes exigent de leurs maris d’engager inconditionnellement toutes ces dépenses faramineuses et superfétatoires qu’elles considèrent à leurs yeux comme impératives. Et tout refus de dépenses afférentes à leurs toilettes est susceptible de créer des différends conjugaux voire même d’éventuels divorces.

Or ces exigences ne sont pas recommandées par Dieu, mais la spectacularisation de la tabaski et la boulimie de positionnement social élitiste font que certains musulmans versent de ces comportements ostensibles.
Les femmes ne se soucient guère de la provenance de l’argent et l’énormité des charges endurées, l’importance, pour elle, est de se faire belle la tabaski afin de susciter les regards et de capitaliser les compliments de la société.

A coup sûr, les hommes, dans cette quête d’honorabilité et de respectabilité sociales, deviennent les agneaux du sacrifice car ils se trouvent au lendemain de la Tabaski dans une situation d’impécuniosité et d’endettement chronique. Et toujours on essaie de justifier à tort la gabegie par des arguments moraux, tout le monde a ceci ou cela, moi également je dois l’avoir pour ne pas me déshonorer socialement.

De là donc, nous ne sommes plus dans une logique religieuse car on accomplit l’acte cultuel non pas pour la face exclusive d’Allah mais sous la dictée des orientations de la société.

Cependant, la primauté des règles sociales sur celles religieuses qui sont censées pourtant organiser la tabaski concourt à accréditer la thèse que la fête est socialement célébrée au Sénégal.

De ce fait, il importe de décortiquer le sens essentialiste voire spirituel de la tabaski afin de se libérer de l’enfermement et l’encerclement dans ce carcan carcéral des rituels et pratiques sociales.

II La tabaski : Un moment de retour vers Allah :

Contrairement au festoiement excessif qu’on veut l’assimiler, la tabaski décèle une dimension spirituelle importante. En effet, le sacrifice de la bête remonte à l’histoire d’Ibrahim, tradition que le Prophète (Psl) a perpétuée. Il faut dire que c’est à l’âge de 86 ans qu’Ibrahim, contre toute attente, eut son premier fils, qu’il nomma Ismaël.

Et Dieu l’éprouva en lui demandant de le lui offrir. Mais Ibrahim se montra obéissant à l’ordre du Seigneur. Allah lui rappela dans un songe la promesse qu’il Lui avait faite. Il dit alors à son fils :” Ô mon fils, je me vois en songe en train de t’immoler. Vois donc ce que tu en penses ” .

Ismaël dit à ce propos : ” Ô mon cher père, fais ce qui t’est commandé : tu me trouveras, s’il plaît à Allah, du nombre des endurants “. (Coran, Sourate37 Verset102).

Et le Coran qui rapporte ce dialogue, poursuit en ces termes :” Puis quand tous deux se furent soumis (à l’ordre d’Allah) et qu’il l’eut jeté sur le front, voilà que nous l’appelâmes : ” Abraham ! Tu as confirmé la vision (…) Et nous le rançonnâmes d’une immolation généreuse ” Sourate 37, Versets
103-104-105-107.

Il ressort de la lecture de ces passages du texte coranique que la tabaski doit être un moment fort d’introspection pour tout musulman car elle doit nous permettre de jauger notre degré de soumission à Allah.

En effet, Ibrahim comme son fils Ismaël ont fait montre d’une soumission exemplaire à Allah malgré le caractère ardu de l’épreuve.

C’est pourquoi vouloir confiner la Tabaski à une simple festivité folklorique relève d’une vision réductionniste voire simpliste car le sacrifice de la bête représente un acte symbolique d’une grande spiritualité.

Cette épreuve d’Ibrahima est pleine d’enseignements que nous devons avoir la clairvoyance de décrypter au lieu de se laisser emberlificoter par la noce et les réjouissances.

Et parmi ces enseignements, il y a la crainte révérencielle en Dieu. Si la projection est faite en soi on comprendra aisément qu’il faut une croyance solide en Dieu pour pouvoir parvenir à immoler son propre fils.

En vérité l’homme développe une affectivité naturelle à sa descendance donc il n’y a que la crainte en Dieu qui peut vaincre cette affection instinctive et Ibrahim l’a fait.

De même son fils Ismaël est également pétri d’une foi inébranlable en Dieu car il n’a pas hésité d’un seul iota devant l’imminence de la mort jusqu’à ce que le Seigneur le remplace par un bélier.

Dieu dit dans le Coran : «Nous rachetâmes l’enfant par un bélier considérable » (Sourate.37, Verset.107).

Dans ce même sillage la tabaski nous enseigne qu’Allah a besoin d’un cœur pur exempt de tout vice.

En réalité l’acte cultuel en tant que tel est un moyen mais n’est pas la finalité. Donc le sacrifice du mouton est un moyen qui doit nous conduire à une finalité notamment une foi solide en Dieu et un cœur immaculé.

Cela se comprend à la lecture de ce passage du saint Coran : «Ni leur chair ni leur sang(les bêtes) n’atteint ALLAH, mais ce qui l’atteint de votre part, c’est la piété… » (Sourate.22, Verset.37).

Donc l’acte d’abattage est superficiel mais intrinsèquement, il doit nous conduire à la piété et un cœur comblé d’Allah.

En effet, Dieu n’aime pas qu’on L’associe à personne que ce soit sa famille, ses enfants ou ses biens. Or ceux-ci constituent de véritables obstacles pour accéder à Allah. En effet, l’amour de ces biens terrestres au détriment du Créateur Suprême est une forme d’associationnisme voilé.

Et, le Seigneur a voulu sonder Ibrahim en l’éprouvant d’immoler son unique fils d’alors. Et comme je l’ai dit plus haut l’homme a naturellement une affectivité à sa descendance mais Ibrahim qui a un cœur sain n’a voulu associé rien à son Seigneur. C’est pourquoi il s’apprêta promptement à immoler son propre fils qui pouvait s’ériger comme une barrière devant Allah.

A travers la Tabaski donc, nous devons apprendre qu’Allah a besoin d’un cœur sain qui ne soit entaché ni de la famille, ni des enfants encore moins des biens d’ici-bas, mais d’un cœur comblé de l’amour du Seigneur.

Le prophète Ibrahim serait dubitatif ou désobéissant s’il y avait un quelconque amour de son fils Ismaël.

De ce fait, un cœur sain est celui qui est exempt de tout amour si ce n’est celui de Dieu.

L’amour excessif des biens de ce bas monde en lieu et place du Créateur qui les a créés est constitutif d’un associationnisme.

Allah l’a bien corroboré dans le Saint Coran en nous rappelant à la Sourate 26 Versets 88-89 que la résurrection est : « le jour où ni les biens ni les enfants ne profiteront, sauf à quiconque vient à Dieu avec un cœur sain. »

Dans la même foulée la Sourate 34 Verset 37 confirme le verset précité. Allah nous y dit que : « Ni vos biens ni vos enfants ne sont chose à vous rapprocher à proximité de Nous(Allah) … »

La tabaski est donc une opportunité qui s’offre à tout musulman de rompre avec toute chose qu’il peut associer à Allah le Tout-Puissant. Et c’est cette leçon d’une haute portée spirituelle que le prophète Ibrahim nous a livrée à travers la Tabaski. Il est donc grand temps de délier ce qu’est la Tabaski de ce qui ne l’est point. Les coutumes et rites n’ont qu’un fondement social mais ne doivent pas prendre le dessus sur les règles directrices qui gouvernent la religion surtout dans la célébration de la tabaski.

De même on ne doit pas faire abstraction de la dimension spirituelle qui est l’essence malgré l’amplification folklorique et la théâtralisation sociale de la tabaski.

Cheikh Mabeye Seck
Magistrat
Septembre 2014

Le travail dans l’Islam ou « KHIDMA »

Dans la religion musulmane, le travail est avant tout un acte d’adoration. Si l’islam réprime l’oisiveté, il encourage, dans la même lancée, toute forme de travail licite que ce soit intellectuel ou manuel. En effet, la recherche de moyens de subsistance par des voies légales doit être la visée de tout musulman et même de tout individu. Le progrès et le développement de toute société reposent sur le travail. Au-delà de l’aspect temporel dans lequel nous le confinons, le travail constitue un combat qu’on mène sur la voie d’Allah. Donc naturellement, celui qui travaille pour la survie de sa famille et pour la satisfaction de ses besoins, est en train de mener une noble action selon le point de vue de l’islam. Pour preuve, un jour, un homme passait devant le Prophète (psl) ; les compagnons de l’Envoyé d’Allah dirent : « Ce serait mieux pour lui  s’il peinait dans la voie de Dieu ». Le Prophète (psl) répondit : « S’il bossait pour nourrir ses enfants à bas âge, ou pour nourrir ses ascendants âgés ou pour se prémunir contre le besoin, il est dans la voie de Dieu ».

La meilleure nourriture disait le Prophète (psl) est celle que l’on acquiert au moyen du travail de sa main. Dans le Coran également, Dieu encourage à la prière autant qu’au travail. « Lorsque la prière est achevée, dispersez-vous sur terre, recherchez la grâce d’Allah ; invoquez souvent le nom d’Allah, afin que vous réussissiez » (Le Coran 63-10).

Donc le travail est un pilier essentiel dans la religion musulmane mais aussi dans la marche du monde. Naturellement, celui qui incite au travail réprouve la mendicité par paresse. Autrement dit, de la même manière, qu’il n’est pas permis d’être oisif et de se contenter de dire « Mon seigneur, donne-moi. », il n’est pas non plus  permis de tendre la main aux autres sauf cas de force majeure. La mendicité, qu’elle soit  apparente ou déguisée, doit être bannie de notre société puisqu’elle ne fait que nous enfoncer dans le sous-développement. Le Prophète (psl) a dit que « chaque fois qu’un serviteur ouvre une porte de mendicité, Dieu lui ouvre une porte de pauvreté ».

Un jour, quelqu’un demanda au Prophète (psl) de l’argent en aumône, alors qu’il était bien portant, l’Envoyé d’Allah l’interrogea s’il avait quelque chose à la maison; l’homme répondit : juste une couverture et un récipient pour boire l’eau. Le Prophète (psl) lui demanda de les apporter. Une fois cela fait, le Messager (psl) mit cela en vente. Certains proposent un dirham, d’autres deux. A terme, le Prophète (psl) vendit cela et remet les deux dirhams à l’homme. Il lui conseilla ensuite de payer avec le premier dirham de la nourriture pour sa famille, et d’acheter avec l’autre dirham une pioche, ce que l’homme fit. Au retour le Prophète (psl) lui demanda d’aller se servir de l’outil pour gagner sa vie. Au bout de quinze jours, il a gagna, du fruit de son propre labeur, dix dirhams.  Le Messager (psl) lui dit alors : « Cela vaut mieux que la mendicité qui va être une marque sur ton visage le jour de la résurrection ». Donc la mendicité, même si elle est autorisée dans certaines conditions, elle n’est pas du tout encouragée par l’islam. Notre religion considère le mendiant, s’il est sain de corps et d’esprit, comme un individu sans personnalité et sans dignité.

De façon globale, le travail demeure, pour le musulman,  la seule alternative pour subvenir à ses  besoins et participer  à la bonne marche de la société. Nous affirmons avec force que le travail qui présente le plus grand intérêt est le travail que l’on accomplit pour la véritable cause de l’Islam. C’est bien de travailler pour aider sa famille, avoir un cadre de vie décent; mais si on devait se limiter à cela, un certain égoïsme s’installerait. Au-delà de cette forme de travail, il faut savoir suer, travailler pour la  cause de la religion.

C’est le sens de ce travail qu’a bien compris CHEIKH AHMADOU MBACKE MAA-UL HAYAAT. Il ne cesse d’inviter ses disciples, les sénégalais  et l’humanité tout entière à s’investir corps et âme pour la réussite des projets de l’islam. Les champs qu’il cultive, les nombreuses actions qu’il entreprend s’inscrivent dans la lutte contre la pauvreté, la restauration de la dignité humaine et le développement du pays. Tout cela est fait sans tambours ni trompettes. Si son exemple était largement suivi, nous sortirions à coup sûr du sous-développement et entrerions dans le cap de l’émergence tant chanté par nos dirigeants.

Moussa THIAW
Professeur de Lettres
Décembre 2015

LE CONSOMMER LOCAL, UNE VOIE DU DEVELOPPEMENT

Le Sénégal a hérité de la colonisation des habitudes de consommation extraverties qui ont entrainé, surtout en milieu urbain, l’abandon des céréales et légumineuses locales (mil, maïs, fonio, ect.) au profit de produits importés. Cette situation est aggravée par une urbanisation galopante et la persistance du complexe d’infériorité inculqué par le colonisateur.
Ainsi, le Sénégal détient le record des importations en Afrique de l’Ouest et sa production nationale couvre à peine la moitié de ses besoins céréaliers. Paradoxalement, chaque année des tonnes de riz, d’oignons et de pommes de terre périssent dans la vallée et dans d’autres lieux de production, faute d’écoulement sur le marché national.

La quantité importante de produits importés engendre une importante sortie de devises et un déséquilibre au niveau de notre balance de paiement. Cela cause également des pertes d’emplois et d’opportunités de revenus pour tous les acteurs potentiels des filières concernées : producteurs, transformateurs, commerçants, utilisateurs et consommateurs. En conséquence, notre pays reste tributaire du marché international. Et cet état de fait, non seulement, pose un problème de souveraineté mais crée une situation permanente d’insécurité alimentaire.

Pour mettre un terme à cette réalité, nous devons consommer local. De plus, les pouvoirs publics doivent privilégier les producteurs locaux en mettant à leur disposition des semences de qualité, des intrants et du matériel agricole performant. De même, la mise en place d’un système adapté de commercialisation de la production est un impératif.

Le consommer local nécessite également la mise au point et le transfert, aux acteurs de l’agroalimentaire, de technologies de transformation adaptées aux produits locaux. Cela réglerait, en partie, l’épineux problème lié à l’écoulement. La promotion de ces produits transformés auprès des utilisateurs ainsi qu’une diversification des modes de préparations sont aussi nécessaires.

Si l’on parvient à tout cela, il est évident que les acteurs potentiels du secteur agricole seront encouragés et motivés. La suite logique sera le développement des possibilités de création d’emplois et une baisse du volume des importations.

Par ailleurs, il convient de préciser que la consommation des produits cultivés sur le sol sur lequel nous vivons n’a pas le même effet que les produits importés. En effet, c’est le Seigneur (que Sa grandeur soit exaltée) qui nous a créés et nous a choisi un terroir. C’est Lui également qui assure notre subsistance (cf., Coran, sourate 11, verset 6).

Donc pour espérer avoir une autosuffisance alimentaire nous devons consommer des produits cultivés chez nous. Pourvu que ceux qui ont la possibilité de cultiver le fassent et que ceux qui en sont privés acceptent d’acheter et de consommer les denrées produits localement.

Nous ne disons pas qu’il faut exclusivement se limiter aux produits locaux. En réalité les accords signés entre les Etats et les mouvements des personnes à travers le monde ne le permettent pas une telle autarcie.

Mais, le fait de produire l’essentiel de sa nourriture est très avantageuse car on ne sera l’otage des spéculateurs. En plus, on tiendra surement compte de son bien-être en évitant l’utilisation à l’excès de produits chimiques tels que les engrais et pesticides.

Il n’est pas besoin de souligner que les agriculteurs qui s’orientent exclusivement vers l’exportation abusent de ces produits pour avoir des rendements élevés en un temps record. Ainsi, ils peuvent causer de graves maladies chez les consommateurs.

En outre on n’a pas toujours d’information sur les circonstances et conditions de production. Nous faisons ici allusions au caractère licite des semences et du matériel agricole, la pureté de corps et l’état d’ébriété du producteur. En effet, facilite les actes de dévotion, le fait de consommer un produit issu de semence licite et dont le producteur, en état de pureté corporelle, avait dit « Bismillâhi » pour commencer et arrêtait son travail à l’heure de la prière pour s’acquitter de cette obligation divine. Mieux si, tout au long de ses activités le cultivateur évoque les très beaux noms de son Seigneur, la production sera très fructueuse et aura de la « baraka » (bénédiction).

Mais pourquoi n’aimons-nous pas consommer local alors que c’est un passage obligé vers le développement et la sécurité alimentaire? Cette question mérite réflexion si l’on sait que nos produits locaux sont très riches en nutriments. Prenons, pour illustration, l’exemple du mil, du mais et du niébé.
Le mil est une grande source d’énergie par ce que constitué, essentiellement, de glucides (83%) et de protéines (12%). Il contient, en plus, des lipides (4%) concentrés dans le germe et composés d’acides gras polyinsaturés. Le mil renferme aussi une variété de vitamines (B1, B2 et A) et de nombreux minéraux (calcium, potassium, magnésium, sodium, fluor, fer, zinc, etc.). Riche en fibres alimentaires, il présente ainsi un grand intérêt nutritionnel et aide, de surcroit, à prévenir certaines pathologies comme le diabète et le cancer.

Le maïs, l’une des céréales les plus consommées dans le monde, est riche en glucides. Il contient des vitamines (B1, B9, E, C) et des minéraux (phosphore, calcium, potassium, magnésium, cuivre, fer, sodium). La vitamine B9 joue un rôle très important puisqu’il participe à la prévention de la malformation chez le nouveau-né.

Le niébé est riche en protéines, en glucides, en vitamines, en minéraux essentiels (fer, calcium, zinc, potassium, magnésium) et en fibres alimentaires. Sa consommation contribue à réduire le taux de cholestérol et stabilise la glycémie. Le niébé peut être utilisé dans la fabrication de farines infantiles à haute valeur nutritionnelle grâce à sa richesse en protéines et en minéraux. Mélangé aux farines de mil ou de maïs ou de sorgho, il apporte les acides aminés manquants qui sont indispensables à l’organisme.

Nous sommes conscient du fait que les habitudes alimentaires sont difficiles à changer et que la bataille pour le consommer local est un travail de longue haleine. Mais nous gardons espoir qu’on jour on y arrivera.

Le développement et la souveraineté de notre pays en dépendent. Les avancées déjà enregistrées dans le domaine de la transformation de nos produits locaux avec la prolifération de GIE qui s’activent dans l’agro alimentaire et les orientations de l’Etat avec la mise sur pied d’instituts comme l’ITA (Institut de Technologie Alimentaire) nous y autorisent.

L’appel de Chefs religieux comme le Khalife général des Mourides, Sérigne Cheikh Sidy Moukhtar MBACKE, et de Cheikh Ahmadou MBACKE Maa-ul-hayaat (qu’Allah swt leur accorde une longue vie et une bonne santé) à un retour vers l’agriculture, nous conforte dans notre position.

MODOU DIOP
Professeur de Physique et Chimie